Inane Fatum

Après une longue nuit épuisante où le jeune écrivain dû finir son oeuvre, celui-ci était déjà dans les bras de Morphée quand la jeune femme s’avancait pressemment vers la voiture. Trois jours plus tard, il se lamente encore…

Les gouttes de pluie ruissellent sur la vitre des fenêtres d’où je peux vaguement apercevoir les arbres, se soumettant à la force du vent. Le craquement du bois dans la cheminée résonne dans la pièce, donnant un certain réconfort lors de cette nuit glaciale. Je ne sens guère la chaleur émaner de celle-ci, mais je n’ai pas vraiment froid, malgré le peu de vêtements que j’ai sur le dos. Ma chemise blanche est bien légère, ses manches sur mes mains, celle-ci étant trop grande. Mes chaussettes, aussi blanches que cette dernière, me protègent du sol froid. 

         Disposant d’une feuille, d’une plume et de l’encre, mon corps est aussi vidé d’énergie que ma tête est vide d’idées. 

La seule femme que j’ai aimée, la seule femme qui m’a apprécié pour tout ce que je suis, ma muse, celle avec laquelle j’ai voulu passer le reste de ma vie, m’a quitté sans préavis, me laissant bien démuni. Et je me trouve là, assis sur cette chaise en bois, ma tête reposant sur la table, quelques mèches rebelles effleurant la feuille vierge. Songeant, si par hasard, elle se souvient de mes poèmes, de mes “je t’aime” que je balançais comme des voeux. Je me demande si elle a, un jour, pensé à semer des pétales pour une vie heureuse avec moi.. Je n’étais au courant d’aucun problème…Tout ce que je savais, c’était que notre histoire était en or. Je convoite la retrouver, si ardemment que j’en devient un homme fou. Je lui ai dis qu’elle était mienne, qu’avec elle, le ciel était plus bleu, et je l’admets, je lui ai cité Rimbaud Verlaine, je lui ai conté la vie à deux, la vie dont je rêvais tout les soirs après l’avoir savouré du regard et dégusté du bout de mes lèvres, la douceur de sa peau. Je voyais tout mon futur en elle, en sa beauté époustouflante et le doux son de sa voie. Oui, je suis devenu un homme désespérément amoureux, hanté par ce jour-là, où j’ai pus discerner que quelque chose n’allait pas; dans ses grands yeux noirs, une larme, et sur ses lèvres un sourire, pourquoi tant d’hypocrisie pour me dire que tout est fini? Le matin suivant, oh dieu j’ignorais que ma vie commençait sans elle, et je ne m’en suis pas remis depuis. 

Il n’y a pas grand chose d’elle dans cette maison, qui autrefois était la nôtre; sur sa tasse de café préférée, la tâche de son rouge à lèvres s’estompe avec le temps, son odeur sur les draps blancs se mêlant à la mienne, n’était maintenant qu’une fragrance lointaine. Je soupire, passe mes doigts dans mes cheveux marron, et j’observe cette page si blanche et vide, une colère inexplicable s’empare de moi à la vue de cette dernière, et je prends la plume espérant écrire quelque chose, quoique ce soit pour que celle-ci ne soit plus aussi nue. Néanmoins, je ne peux rien écrivasser. Sans mots, sans idées. Je sens ma respiration s’alourdir, mon cœur se serre et je balaie la table avec mon bras, le petit pot en verre d’encre maintenant en petits morceaux, laissant couler son contenu par terre. Sans mon imagination, je ne suis rien, je n’ai aucune importance, je ne demeure qu’un homme sans aspirations, sans ambitions, un simple être misérable devrais-je dire. Un fort désarroi s’empare de moi, une émotion à laquelle j’étais un parfait étranger avant le départ de ma bien-aimée. 

J’ai toujours été capable de donner vie à ce qui n’existait pas, persuadant les autres d’un monde qui n’est pas vraiment là. J’ai toujours été capable de donner la voix aux gens qui n’en n’ont pas. J’ai toujours été un écrivain. Je ne suis pas digne de ce nom désormais. Ah qu’as-tu fais de moi chère Louise? Tu m’as quitté, donnant à ma triste vie, un calme si austère, si tendu. Je me sens si ridicule! Tout cela me paraît si absurde! Tu as fait de moi un homme dérisoire! Le regard absent, je marche vers le deuxième étage de la maison, passant par la cuisine, je tourne la tête lentement pour voir la vaisselle brisée par terre, et je continue à marcher vers ma chambre, les escaliers qui y mènent me semblent interminables. Un pied devant l’autre…il me faut beaucoup de concentration pour faire cela, et je trébuche, je suis pris de vertige, je fixe des yeux le large buffet sculpté devant moi, le vieux chêne sombre me rappelle mes parents, maintenant bien âgés. Celui-ci est curieusement ouvert, versant comme un flot de vin vieux des parfums engageants, qui me donnent un haut-le-cœur. Je secoue ma tête à la vue des fleurs sèches que Louise a accrochées il y a si longtemps, leur fragrance se mêlant à celle des fruits gentiment assortis dans un panier de paille. Je contemple l’armoire un instant et je la vois bouger, tourner, se déformer, se ranimer. Un cri à peine perceptible s’échappe de mes lèvres sèches, je n’ai plus de voix. Je ne peux m’empêcher de rire, il était une fois, j’avais encore ma dignité! Qui aurait cru qu’une seule femme pouvait causer toute cette misère?! Ah qu’as-tu fais de moi?! Comme tu m’as rendu si haineux envers ma personne! Je me dégoûte…

Je ferme les yeux et je réfléchis; quelle raison y a-t-il à mon existence? Quel but dois-je achever? Juste ciel je n’en ai pas désormais. Rien. Je n’ai absolument rien. Je ne désire rien, je ne sers à rien, je n’apporte rien à ce monde, il faut bien que je disparaisse, un homme fou en moins, ai-je tort? Certainement pas. 

Je lève ma main devant moi, je retrousse ma manche et j’observe mon poignet, mes veines vertes semblent telles des rivières, celles que j’aimerais bien entraver. Ma vue devient floue, et je pose ma tête sur l’escalier, mon corps étalé sur les autres marches. Je cligne des yeux maintes fois avant d’examiner le lustre en diamant, celui que Louise avait choisi. J’avais tort, il y a encore énormément de souvenirs de cette femme. Je reste ainsi, par terre, mon esprit ailleurs, ne sachant à quoi penser. Je suis envoûté par les ténèbres, et je passe des heures infinies à compter les moutons funèbres, qui tapissent mon insomnie. 

Minuit est là, mais je ne dors toujours pas, et moins je dors et plus je pense, et plus je pense et moins j’oublie. Minuit passée, je respire au rythme de ma tachycardie, tout s’emballe dans mon esprit, et je pleure. Je pleure et je pleure. Des larmes brûlantes. Ceux qui rêvent ont bien de la chance, quant à moi, je ne rêve pas. Je ne rêve plus. Le sommeil ne me vient plus. 

J’aperçois le soleil qui se lève des fenêtres du salon, et je sanglote. Je me lève, je tremble et je me dirige vers le sous-sol, je m’empare de la corde épaisse qui s’y trouve. Je remarque des photos d’antan en la cherchant, j’hésite un instant et je les ignore. Je souhaite dire que je marche d’un pas décidé vers le salon pour prendre un tabouret, mais je ne peux mentir. Des nuages de doute envahissent mon esprit et je me demande si je veux vraiment faire ce qu’ils m’invitent à entreprendre. Je vois mes longs doigts minces flageoler, et je respire profondément. Je le porte au salon, où je prends une feuille blanche et une plume, j’ai du mal à trouver de l’encre, mais je m’en saisit un peu aussitôt. Je m’assieds devant la table en bois, et j’apporte la plume au coin de la feuille, je reste figé un instant alors qu’une larme coule tout au long de ma joue pour atterrir sur la page toujours vierge. Je n’ai rien à écrire. Je n’ai personne à qui écrire. À quoi bon? Quelle ironie! Un écrivain n’a pas de mots pour sa propre lettre d’adieu. Un sourire amer remplace l’expression funèbre auquel mon visage s’était tant accoutumé ces derniers jours. Je laisse tomber et je commence à mettre la corde en place, je pousse le tabouret en dessous de celle-ci et je regarde. Je regarde encore et je mords ma lèvre inférieure, si fortement que je sens un goût métallique agresser ma langue. Je ferme les yeux, et juge mieux d’attendre jusqu’au coucher du soleil… Une fois le moment venu, je me trouve debout devant la corde qui mettra fin à mon malheur dans quelques instants, je monte sur le tabouret, et je laisse la corde emprisonner mon cou…

Après quatre jours aux côtés de sa mère malade, Louise revient enfin à la maison, où elle est bien impatiente de retrouver son bien-aimé, elle était inquiète quand elle le vit si dérouté avant qu’elle ne parte, et elle était maintenant capable de veiller sur lui. D’un cliquetis de clés, elle ouvre la porte lentement…

J’entends la porte s’ouvrir. Devrais-je aller voir qui est-ce? Cela n’a pas d’importance désormais. Mais…Est-ce vraiment le cas? 

Puissions-nous nous retrouver dans une autre réalité ma chère Louise…

  • Henry!